lundi 22 août 2016

Pourquoi tant de médecins français sont-ils maltraitants ? - L' "exemple" des gynécologues-obstétriciens.

21 août 2016 : Le texte qui suit, initialement mis en ligne en 2014, est en quelque sorte l'un des textes préparatoires au livre que je publie en octobre chez Flammarion, Les brutes en blanc - La maltraitance médicale en France. 
Je remercie toutes les personnes qui m'ont adressé commentaires, messages et témoignages ; elles m'ont incité et encouragé à écrire ce livre. 




Petite note liminaire :
Face à un texte ou à un livre attaquant une entité ou une institution, les membres de cette institution ont plusieurs possibilités de réagir. (Evidemment, ils peuvent aussi le passer sous silence, ce qui est leur droit absolu ; et du silence... il n'y a rien à dire.)

Les réactions que j'ai le plus souvent rencontrées depuis que j'écris des textes critiques sont les suivantes :

- "Vous racontez des bêtises ; mon expérience personnelle a été tout autre " Ce motif est aussi irrecevable - et irrationnel - que de dire (par exemple) "La violence conjugale n'existe pas ; mon/ma conjoint.e et moi, on s'entend parfaitement bien". C'est une posture égocentrique et pas scientifique du tout : l'expérience d'un médecin n'englobe pas la totalité de l'exercice (ou de la formation) médicale.

- "C'est pas vrai, le monde médical - ou hospitalo-universitaire - est irréprochable et les médecins sont formés de manière parfaite" - Ce qui équivaut à entendre un policier, un magistrat, un enseignant ou un énarque dire que la police, la magistrature, le corps enseignant ou l'ensemble des fonctionnaires issus de l'ENA sont irréprochables... C'est une posture de caste, consistant à refuser toute remise en cause du groupe dont on fait partie.

- "Les patients qui se plaignent ne comprennent pas ce qu'est être médecin ; leurs plaintes ne sont pas fondées" - Cette "objection" est si paternaliste qu'elle se disqualifie au moment même où on la formule. Les patients n'ont pas besoin de savoir ce qu'est d'être médecin pour dire s'ils sont soignés ou s'ils sont maltraités. De même qu'un symptôme ("J'ai mal au ventre") est indiscutable, le sentiment ou la sensation d'être maltraité.e ne peut être contestée par celui ou celle qui les provoque. Tout ce qu'il peut faire, c'est l'entendre, et y remédier. Soigner impose aussi de soigner le mal qu'on peut être amené (à tort ou à raison) à provoquer soi-même.

- "Tout le monde n'est pas comme ça, et en attirant l'attention sur les quelques moutons noirs, vous diabolisez ceux qui font bien leur métier." Là encore, il s'agit d'une défense du groupe, qui ne résiste pas à la réflexion. Quand bien même il n'y aurait dans tout le corps médical qu'un seul médecin violeur (par exemple), le dénoncer haut et fort en appelant tous ses confrères à se désolidariser de lui n'équivaut pas à condamner la profession.
En revanche, de la part des professionnels, décider de se positionner ouvertement du côté des confrères ou du côté des patients maltraités représente un risque réel. Dans le premier cas, ils peuvent être soupçonnés (à raison ou à tort) de complicité avec les médecins maltraitants ; dans le second cas, ils peuvent être perçus par leurs collègues comme des "traitres" à la corporation. Prendre position, ça n'est pas facile. On peut aussi, bien sûr, ne rien dire et continuer sa vie comme si de rien n'était. Ce qui est aussi une prise de position.

- "Vous n'êtes pas/plus médecin en exercice. Vous ne savez pas de quoi vous parlez." Là encore il s'agit d'une posture de caste (ou de classe, ou des deux) : elle sous-entend que les seules personnes habilitées à critiquer le corps médical doivent en faire partie. Ce qui équivaut à dire qu'on ne peut critiquer que "de l'intérieur". C'est évidemment fallacieux : il n'est pas nécessaire d'être policier pour critiquer le comportement d'un officier de police, ni enseignant pour critiquer l'attitude d'un enseignant, ni même d'avoir fait son service militaire pour critiquer le comportement de l'armée.
Dans un pays qui se dit démocratique, tout.e citoyen.ne est habilité.e à interpeller ou critiquer une institution chargée de servir les intérêts des citoyen.ne.s. Et tout membre de cette institution est tenu d'entendre le point de vue du citoyen qui l'interpelle sur le comportement d'un autre membre, puisqu'il fait partie de la même démocratie, et parce que son statut lui impose de rendre des comptes à ceux et celles qu'il est censé servir.

- "Votre propos est manichéen." Ce n'est pas un argument, c'est juste une invective.

- "Vous écrivez ça pour vous faire connaître/par démagogie/par esprit de revanche/etc". (et le dernier en date, sur Twitter : "Vous racolez." Ce n'est pas un argument, c'est juste une attaque ad hominem. Ca évite d'aborder le fond, de lire, de réfléchir et de contre-argumenter

Si j'énumère ces différentes réactions, c'est pour inviter celles et ceux qui seraient tentées de les émettre à y réfléchir à deux fois avant de perdre leur temps.
C'est aussi pour encourager les lecteurs qui luttent contre la maltraitance médicale à ne pas se laisser abattre (ou museler) par des "arguments" qui n'en sont pas.

Cela étant, ni cet article ni le livre annoncé plus haut ne sont des vérités absolues. Même s'ils sont alimentés par plusieurs sources (témoignages, expériences vécues, articles de journaux, émissions, travaux de recherche), ils ne couvrent pas toute la réalité d'un phénomène comme la maltraitance médicale. Il y a inévitablement, plus à en dire que je n'en dis à moi seul.

Tout ça pour dire que toutes les contributions au débat qui ne sont pas des rejets de principe ou du dénigrement pur et simple seront les bienvenues.


****


Pourquoi tant de gynécologues-obstétriciens français sont-ils maltraitants ? 
(Si le concept de maltraitance médicale vous est étranger, vous pourrez lire ici une suite d'articles sur le sujet.)

1° Réponse courte : parce qu'ils sont (dé)formés comme ça et que tous ne se révoltent pas contre cette (dé)formation. (Oui, il y en a qui se révoltent et qui se comportent de manière correcte avec les patientes. Beaucoup. Mais ces gynécologues-là n'ont pas la parole. Et, surtout, ils sont rarement responsables de la formation au plus haut niveau. S'ils l'étaient, la maltraitance gynécologique ne serait pas aussi fréquente, et son existence aussi souvent niée par les professionnels.)

2° Réponse longue : 

Transgression et trahison 

Qu'elle soit physique ou verbale, toute maltraitance de la part d'un médecin est intolérable. Car il ne s'agit pas d'une maltraitance "tout venant" (intolérable elle aussi) mais de celle qu'exerce une personne de confiance et d'autorité. C'est une transgression et un abus de pouvoir (de sa part) et une trahison (envers le patient et la confiance que celui-ci lui accorde). 

Le contrat implicite que passe tout.e patient.e qui consulte un médecin consiste à lui accorder sa confiance (et à se "mettre à nu", au propre et au figuré) dans l'attente d'être au minimum écouté.e, rassuré.e, informé.e et soulagé.e. On ne va pas consulter un médecin pour être insulté.e ou rabroué.e. C'est pourtant ce qui se produit, très souvent, en France.

(Oui, ça se produit aussi ailleurs, mais ça ne justifie et n'atténue en rien ce qui se passe en France et ça ne justifie pas non plus qu'on ne le dénonce pas. Et non, encore une fois ce texte ne vise pas TOUS les gynécologues-obstétriciens individuellement ; il parle d'une corporation, de son idéologie, de ceux de ses membres qui ne respectent pas l'éthique du soin, et qui compromettent, du coup, le travail de ceux qui sont respectueux de cette éthique. Si vous pensez que critiquer le fonctionnement d'une institution est une insulte à tous ceux qui en font partie, je vous invite à ne pas lire la suite de ce texte. Il va vous mettre en colère, et il est inutile que vous perdiez votre temps ici.)

En 2014 le hashtag #PayeTonUterus a explosé dans la twittosphère francophone. Ce hashtag invitait toutes les personnes qui en avaient été victimes à dénoncer et exprimer leur rejet des comportements et commentaires blessants, méprisants, humiliants subis au cours de consultations gynécologiques.
Les atteintes en question portent aussi bien sur l'aspect physique que sur l'expression des sentiments des patientes ; sur leurs modes de vie ; sur leurs questionnements et leurs hésitations ; sur leurs choix et leurs refus ; sur leur genre psychologique ou anatomique ; sur leurs préférences sexuelles ; sur leur désir d'avoir ou de ne pas avoir d'enfant, etc. 

La maltraitance physique et verbale en gynécologie est ouvertement alimentée par les préjugés (de sexe, de genre, d'orientation, de classe) et elle découle du concept même de spécialité médicale. Car une spécialité, c'est un champ de savoir délimité de manière arbitraire. A l'intérieur de ce champ de savoir, les pratiques devraient être guidées en permanence par une préoccupation première : soigner.

En réalité, comme tous les champs de savoir, la gynécologie et sa "sœur", l'obstétrique, font l'objet de pratiques fortement imprégnées d'idéologie. En France, cette idéologie est profondément sexiste.

Spécialité entièrement centrée sur (on pourrait même dire obsédée par) les organes sexuels féminins et leur "fonction reproductrice", la gynécologie ne considère pas, dans les faits, les patientes comme des individus, mais comme des porteuses de seins, d'ovaires, d'utérus et de vagin - et, potentiellement, d'enfants. De ce fait, toute personne qui se présente à une consultation de gynécologie est jaugée - et jugée - à l'aune d'une norme générale qui voudrait que toute femme ait une apparence, un comportement (sexuel) et des aspirations (maternelles) correspondant à ce qu'on inculque dans les facultés de médecine. Les femmes qui ne correspondent pas à ces critères sont, au minimum, maltraitées verbalement et psychologiquement. Au pire, elles le sont physiquement. Font partie des victimes : les femmes lesbiennes ; les personnes intersexuées ; les personnes transgenre (HàF et FàH) ; les femmes de tous âge demandant une contraception "non agréée" par le praticien ou, pire, une stérilisation tubaire ; celles qui manifestent un désir de grossesse alors qu'elles sont "trop jeunes" ou "trop âgées" au goût du médecin ; celles qui n'ont pas encore d'enfant à trente-cinq ans ; celles qui n'en veulent pas du tout ; celles qui ont plusieurs partenaires sexuels ; celles qui n'en ont pas du tout… La liste est loin d'être exhaustive.

Il est à peine exagéré d'affirmer que pour un très/trop grand nombre de gynécologues-obstétriciens (mais aussi, il faut le souligner, pour bon nombre de généralistes, de sages-femmes et d'autres praticiens spécialisés, car la plupart ont été formés par des GO…), la femme française "normale" est hétérosexuelle, de poids ni trop élevé ni trop bas, avec une poitrine ni trop forte ni trop petite, sans acné ni pilosité excessive ; elle a fait sa puberté entre 11 et 13 ans, a un cycle menstruel compris entre 25 et 30 jours (plus c'est proche de 28, mieux c'est), débute sa première grossesse avant 25 ans, a deux ou trois enfants avant d'avoir atteint la quarantaine et débute sa ménopause autour de 50 ans. Elle prend la pilule sans jamais l'oublier ; ne se plaint d'aucun effet secondaire ; se plie une consultation annuelle comprenant obligatoirement examen des seins, examen au spéculum, frottis de dépistage (dès le premier rapport sexuel, bien sûr !), toucher vaginal et échographie, et comprend qu'il s'agit là d'une condition absolue pour se faire prescrire une contraception ; se plie à une mammographie de dépistage à partir de quarante ans (même s'il n'y a pas d'antécédent familial) ; ne demande pas d'IVG (elle n'oublie jamais sa pilule, vous vous souvenez ?) ; accouche à l'hôpital ou en clinique aux dates prescrites par le praticien ; allaite ou n'allaite pas son enfant conformément aux instructions dudit praticien (ou du collègue pédiatre qui exerce au même étage/dans le même cabinet de groupe). Et surtout, surtout, elle ne lit pas d'inepties sur l'internet et ne pose pas de questions qui font perdre du temps. Et, comme toutes les questions en font perdre, mieux vaut qu'elle n'en pose pas du tout. 

Manque de pot pour les tenants de cette vision robotisée des femmes, il n'y pas de "normes" en matière de vie humaine, pas plus qu'en biologie, d'ailleurs. Il n'y a que des variantes, des imprévus, des accidents. Et des personnes, dotées d'un corps, d'une personnalité et d'une histoire qui ne sont pas identiques à ceux d'un.e autre.

Un enseignement formaté

Quand on a, pendant quarante ans, mis régulièrement le nez dans les cours et les livres français de gynécologie-obstétrique, on est en droit de déclarer que l'enseignement de cette spécialité est très formaté. (C'est aussi le cas des autres, malheureusement.)

Ledit formatage porte, en particulier, sur trois aspects très précis :

1° Un corps féminin "standardisé" selon des critères arbitraires

L'enseignement de la médecine en général fait peu de place à ce qui est physiologique (ce qui relève de l'habituel, du quotidien, du non-problématique) et aux variantes innombrables de la "normalité", mais se concentre sur ce qui "pose problème" aux yeux des médecins. C'est encore plus caricatural en gynécologie-obstétrique.

Commençons par l'aspect physique. La publicité, les magazines, le cinéma et la télévision diffusent massivement des images et des représentations trafiquées d'un "idéal féminin" fantasmatique. (Lire à ce sujet l'excellent Beauté Fatale de Mona Chollet.) Mais au moins, à l'ère de l'internet, il est possible de lire et d'entendre des discours critiques à leur sujet. En revanche, lorsqu'une femme consulte son ou sa gynécologue, elle se retrouve – littéralement – nue devant une personne d'autorité, réputée faire la différence entre ce qui est "sain" (compatible avec une bonne santé) et ce qui ne l'est pas, et de qui elle est en droit d'attendre un discours nuancé, qui l'aide à faire la part des choses. Mais l'enseignement de la GO n'a rien de nuancé.

Prenez le "critère numéro un" de bonne santé féminine – j'ai nommé : le cycle menstruel. Saviez-vous que sa durée "idéale" de vingt-huit jours est entièrement arbitraire, et a été fixée par les médecins, sans argument scientifique, au début du siècle dernier ? Les enquêtes de grande envergure menées depuis les années cinquante (dans les pays anglo-saxons et scandinaves) ont montré que moins de trente pour cent des femmes ont un cycle de 28 jours. Les deux tiers restants ont des cycles de 23 à 35 jours, voire plus – et ce, sans pour autant que leur fertilité soit compromise. Le cycle "normal" a été fixé à 28 jours parce qu'il semblait correspondre au cycle lunaire. C'est dire que cette notion (antédiluvienne) est erronée : le cycle lunaire est de 29,5 jours, et non de 28 !

De plus, la fertilité apparente d'une femme dépend de bien d'autres facteurs que la durée du cycle : âge, poids, alimentation, hérédité, état de santé, fréquence des rapports sexuels, fertilité du partenaire, hasards de la recombinaison entre les gamètes de l'un et de l'autre, nombre d'enfants déjà nés, durée de l'allaitement, etc. L'anthropologie moderne a ainsi montré que les femmes préhistoriques étaient rarement menstruées avant l'âge de 20 ou 25 ans (faute d'une ration alimentaire suffisante) et passaient de très longues périodes sans menstruations. Beaucoup n'en étaient pas moins parfaitement fertiles - notre existence en est la preuve ! 

Mais ça, l'immense majorité des GO ne le savent pas ; ou, quand ils le savent, ils ne le disent pas. Ils ne peuvent donc pas rassurer les femmes qui s'inquiètent d'un cycle "anormal". (Et ils ne diffusent pas ces informations rassurantes par l'intermédiaire des journaux...) 

Et non seulement ils ne peuvent pas les rassurer, mais ils ont furieusement tendance à aggraver les choses en voyant de l'anormal là où il n'y en a peut-être pas et en prescrivant des examens (dosages sanguins, échographies) et des remèdes inutiles – toujours les mêmes d'ailleurs. Convaincus que chaque fois qu'une femme présente un symptôme, celui-ci est lié à un "déséquilibre hormonal", ils prescrivent essentiellement… des hormones. Une pilule pour les règles douloureuses et les poitrines trop petites. De la progestérone pour raccourcir un cycle "trop long" ou pour un retard de règles inhabituel. Un anti-androgène pour l'acné, ou une pilosité "trop importante". Un traitement hormonal substitutif "parce qu'il faut éviter l'ostéoporose", même aux femmes qui ne se plaignent de rien et ne courent aucun risque.

Car, comme tous les spécialistes, les GO ont appris des "critères diagnostiques" par cœur – alors ils font tout leur possible pour les plaquer sur ce que disent les femmes ; ils ont appris à prescrire prises de sang et comprimés, alors ils ne s'en privent pas. Et ils disposent d'un jouet coûteux, spectaculaire, qui leur donne le sentiment d'être doté d'une boule de cristal. J'ai nommé : l'échographe.

L'échographie intrusive 

Entre les mains d'un GO formaté, l'échographe est le pire instrument médical qui soit. Comme son utilisation est sans danger, le GO n'hésitera jamais à le dégainer, "pour s'assurer que tout va bien". Le malheur, c'est que ce "tout va bien" dépend de ce que le GO a appris. Un examen d'imagerie ne doit pas être fait sans but, car à force de chercher, on trouve. Même si ce qu'on trouve ne veut rien dire. Et quand un médecin trouve quelque chose d'inhabituel, il va presque toujours aller plus loin. Même si rien ne le justifie. C'est ainsi, par exemple que des centaines de femmes ressortent, catastrophées, de consultation, après qu'on a constaté un "aspect micropolykystique des ovaires" lors d'une échographie dont on aurait parfaitement pu se passer. Le dit "aspect micropolykystique" n'est pas du tout une anomalie. C'est la visualisation des follicules (normaux) avec un échographe puissant. Bref, c'est un peu comme si on vous regardait le visage près avec une loupe et qu'on disait : "Waaah ! C'est terrible ! Vous avez plein de trous dans la peau !". Ben oui. Ça s'appelle des pores.

C'est la pratique systématique de l'échographe après une pose de DIU (quand le GO a accepté de le poser, bien sûr) qui fait dire à tant de praticien : "Ah, zut, votre stérilet est à 22 mm du fond, faut que je le retire et que j'en repose un." Parfois, le praticien est de bonne foi. C'est ce que lui ont appris ses maîtres, alors il suit les instructions. Mais parfois, il sait parfaitement que le DIU en question sera aussi efficace à 22 mm qu'à 3, car le principal, c'est qu'il soit à l'intérieur de l'utérus, dont la cavité est souvent plus vaste que la longueur du DIU !!!! Et qu'un utérus ça se contracte en permanence (surtout s'il s'agit d'un DIU au cuivre) alors pas étonnant que le DIU se déplace un peu : il a de la marge !!!
"Mais alors, me direz-vous, s'il sait qu'on s'en fout, des 22 mm, pourquoi propose-t-il de retirer le DIU et d'en mettre un autre ?" Pour faire sonner le tiroir-caisse, pardi !

C'est encore l'échographie délétère qui fait dire : "Ouhla ! Votre utérus est rétroversé, je peux pas vous poser de DIU" (c'est un mensonge) ou "Vous risquez d'avoir du mal à être enceinte" (c'est de la foutaise) ou encore "Ah, vous devez avoir mal pendant les rapports sexuels !" (c'est une connerie). Comme le cœur, le foie, la vésicule biliaire, la rate, et bien d'autres organes, l'utérus a une forme et une position variables d'une femme à une autre. Et c'est seulement parce que le cerveau de certains praticiens n'est pas correctement... formé (!) par la faculté qu'ils peuvent se permettre de proférer sans rire tout un tas de bêtises. (Le paradoxe de la bêtise, comme l'explique John Cleese, c'est que pour prendre conscience qu'on est stupide, il faut être relativement intelligent...) 

L'échographe est aussi un instrument intrusif. En dehors de situations très particulières où une image très précise est nécessaire, l'utilisation d'une sonde endo-vaginale n'est pas du tout obligatoire. Les fabricants en ont promu l'utilisation, ce qui a évidemment incité beaucoup – si ce n'est pas tous - les GO à les acheter – et à les utiliser systématiquement. Or, rien n'autorise à imposer une échographie à une femme, et encore moins à utiliser obligatoirement une sonde endo-vaginale. De même que tout médecin devrait demander à tout.e patient.e l'autorisation de l'examiner avant de l'inviter à se déshabiller (oui, soigner, ça prend plus de temps que voir les femmes à la chaîne) tout praticien respectueux devrait éviter les échographies inutiles, réserver cet examen aux situations où il lui apprendra quelque chose d'essentiel, et demander l'autorisation de la patiente pour utiliser une sonde endo-vaginale.

Loin de moi l'idée de dire que l'échographie n'est pas un examen utile. Il l'est, sans aucun doute. Ce que je conteste (à la lueur, d'ailleurs, de nombreux travaux) c'est son utilisation systématique qui n'a que des inconvénients et des effets indésirables : brutalité, images ininterprétables (et donc, inquiétantes), interprétations erronées, perte d'un temps précieux qui aurait pu être utilisé à communiquer, etc. (Aux Etats-Unis, les Républicains font passer des lois qui imposent une échographie endo-vaginale aux femmes demandant une IVG. Très logiquement, les femmes concernées déclarent que cette procédure imposée est un viol, et non une mesure destinée à assurer leur sécurité.)

Mais pour que les GO français puissent exercer la gynécologie courante sans recours systématique à l'échographie et, plus généralement, sans faire de chaque consultation un rituel rigide (Bonjour/Déshabillez-vous/Frottis/Palpation des Seins/Rhabillez-vous/Voilà votre ordonnance/Ça fait tant/A l'année prochaine) il faudrait que ces spécialistes aient bénéficié d'une formation privilégiant la réflexion, la nuance, l'humilité, le respect de l'autre, le désir de bien faire sans faire mal et un apprentissage de l'écoute. Dans toute relation de soin, le soignant a l'obligation professionnelle et morale de se laisser guider par les besoins du patient. A l'heure qu'il est, en France, la formation en gynécologie-obstétrique est plutôt guidée par la volonté de faire rentrer les femmes et les aléas de leur vie dans des schémas pré-établis. 

2° La reproduction comme unique objet de la féminité (et des femmes)

Entre les années soixante-dix et le début des années 2000, bien avant que le hashtag #PayeTonUtérus ne fasse son apparition, je recueillais déjà, chaque semaine en consultation, des témoignages de femmes sur les attitudes et commentaires désagréables, insultants ou humiliants qu'elles avaient subi de la part de certains médecins. Ceux des GO les scandalisaient plus que s'ils venaient d'un autre, car elles pensaient qu'un praticien voué à soigner les femmes était mieux à même de les écouter, de les comprendre et de les respecter. Le généraliste ou le neurologue qui rudoie une femme est une brute sexiste. Le GO qui insulte une femme est, en plus, coupable d'une double trahison.

Depuis les années 2000, l'internet m'a valu de recevoir plusieurs milliers de courriels de femmes m'écrivant pour parler de leurs mésaventures médicales. (J'en ai transposé un certain nombre dans Le Choeur des femmes.) Et ces mésaventures ont toutes pour point commun un stéréotype monolithique, omniprésent dans la communauté des gynécologues-obstétriciens et qui pourrait se formuler ainsi :

"Les femmes sont faites pour avoir des enfants mais elles ne savent pas ce qu'elles veulent."

Déterminisme reproductif et "inconscience" des femmes sont les maîtres-mots guidant la pratique d'un très/trop grand nombre de GO – et leurs attitudes.

S'appuyant sur un profond mépris du vécu personnel et sur une psychanalyse de bazar, cette double prémisse idéologique forme une combinaison imparable :
1° l'objectif de maternité justifie toutes les interventions du médecin ;
2° "l'inconscience naturelle" de la femme disqualifie toute objection de sa part.

Celles qui ont effectivement un désir (ou un projet, fût-il éloigné) d'enfant se voient ainsi prises en otage : si elles refusent les instructions et discours imposés par le GO, elles se voient menacées de stérilité, d'accouchement prématuré, d'anomalie fœtale et que sais-je encore ? Celles qui n'en ont pas encore se voient invitées à ne pas trop attendre, car "l'horloge biologique tourne". Celles qui disent clairement ne pas (ou ne plus) en vouloir se font dire qu'elles changeront d'avis. Celles qui ne peuvent pas en avoir et font appel aux médecins pour les aider à surmonter cet obstacle sont soumises à des procédures "thérapeutiques" dont on ne leur explique ni les risques, ni le faible taux de réussite, ni le coût financier, moral et psychologique pour elles.

Ce déterminisme reproductif enchâssé, tel une ritournelle, dans le mode de pensée gynéco-obstétrical conditionne la manière dont les praticiens voient toutes les personnes qui se présentent à leur consultation. D'après cette perception, une femme lesbienne et une personne transgenre ne sont pas de vraies femmes, puisqu'il leur manque des organes sexuels voués à la reproduction féminine et/ou un homme pour les engrosser. Ces prémisses ne sont pas seulement sexistes, ils sont aussi, comme on le disait autrefois, bourgeois : le discours médical renforce et avalise nombre de préjugés sociaux - ici, homophobie et transphobie.

Le sexisme médical et le dégoût pour ce qui n'est pas nettement féminin ou masculin atteignent des sommets d'horreur face aux enfants intersexués : tout ce qui dépasse doit être amputé – qu'il s'agisse du micro-pénis d'un garçon ou du méga-clitoris d'une fille. On n'aura qu'à construire un néo-vagin au garçon pour en faire une fille et il n'y a pas à se préoccuper des séquelles douloureuses après le retrait d'un organe inutile pour la reproduction.

Mais comment s'étonner d'une semblable cruauté ? On n'enseigne pas aux médecins français que l'anatomie "normale" n'existe pas et que de nombreuses variantes anatomiques sont parfaitement compatibles avec une bonne vie – à condition que les médecins n'y mettent pas les pattes !  

L'impératif reproductif est pour beaucoup de GO français (hommes et femmes) une obsession puissante : elle leur fait voir des risques de stérilité là où il n'y en a pas (le DIU, la prise de la pilule en continu) ; elle les pousse à contrôler l'âge des premières et des dernières grossesses (en avalisant, ici encore, les préjugés sociaux les plus archaïques) ; elle leur fait déclarer sans rire que, sans eux, les femmes courent à leur perte. C'est cette extraordinaire vanité, et rien d'autre, qui anime les très/trop nombreux GO opposés à l'accouchement à domicile. Car s'il s'agissait, comme ils le prétendent, de "protéger" les femmes, ils passeraient moins de temps à brandir les aléas d'un accouchement sans médecin mais, comme leurs confrères suédois, britanniques ou canadiens, se préoccuperaient plutôt de réduire les effets délétères de la surmédicalisation des salles de travail, des césariennes trop fréquentes, des épisiotomies imposées et inutiles.
Et, oui, j'oubliais : ils s'allieraient aux sages-femmes, au lieu de les traiter comme des sous-fifres. Soigner, ça se fait ensemble, pas en écrasant les autres. 


3° La sexualité féminine est suspecte et doit rester sous contrôle

En matière de sexualité, l'obscurantisme médical français est grand : beaucoup de GO n'ont jamais été initiés aux données scientifiques patiemment amassées, depuis plus de cinquante ans, par Alfred Kinsey, Masters et Johnson ou Shere Hite et leurs émules.

Dans les facultés de médecine françaises, au début du 21e siècle, il n'y a pas de conférences ou de cours sur la puberté, son vécu physique et psychologique, mais seulement sur les "troubles" de celle-ci ; il n'y a pas de formation ou de réflexion sur la sexualité, mais on insiste beaucoup sur les "anomalies" des comportements sexuels – qui, naguère encore, incluaient l'homosexualité. Et, alors que les neuropsychologues et neuroanatomistes scandinaves et anglo-saxons mettent en avant de nombreux arguments scientifiques montrant que la transidentité est une réalité et non l'expression d'une souffrance psychologique ou la manifestation d'un délire, les médecins des pays latins – à commencer par l'hexagone – continuent à traiter les personnes transgenres comme des pervers ou des malades mentaux.

Autre exemple de négation du vécu intérieur, quotidien celui-ci : au cours des vingt années écoulées, d'abord au centre de planification puis, de plus en plus souvent, dans des courriels, j'ai vu de nombreuses femmes décrire la diminution de leur libido sous contraception hormonale. Cet effet n'est pas invoqué par toutes les femmes, mais il est fréquent, et je l'ai entendu s'exprimer de manière croissante à mesure que les femmes se sentaient autorisées à en parler. L'histoire est significative : après avoir eu pendant plusieurs mois des relations sexuelles avec préservatifs, une femme décide de passer à une méthode plus sûre et plus régulière. Le plus souvent (on ne lui donne pas le choix) on lui prescrit la pilule. Rapidement, elle se rend compte que son désir s'est atténué ou émoussé et, de manière assez typique, réapparaît pendant la semaine où elle ne prend pas ses comprimés – c'est à dire, malheureusement, au moment des saignements induits par l'arrêt de pilule. Elle décrit ce symptôme à son GO. Lequel lui répond négligemment : "C'est dans votre tête." Autant dire "Vous avez trop d'imagination."

Cette réponse n'est pas seulement méprisante, elle est aussi l'expression d'une incompétence confondante. Les "pics" de désir souvent observés au moment de l'ovulation (mais aussi au moment des règles) sont liés aux variations brusque des hormones circulantes. Beaucoup de femmes disent que leur libido diminue quand elles sont enceintes. Or, la pilule bloque l'ovulation en reproduisant artificiellement l'état hormonal de la grossesse. La prise de pilule (comme la grossesse) fait disparaître le "pic" hormonal contemporain de l'ovulation – et le désir qui va avec. La baisse de libido liée à la pilule n'est donc pas le fait de l'imagination des femmes qui s'en plaignent, mais une perception liée à un processus biologique parfaitement explicable – et qui doit être pris au sérieux.

Certaines utilisatrices d'implant et de DIU hormonal (Mirena) éprouvent la même baisse de libido. Certaines, pas toutes. Pourquoi elles et pas d'autres ? Parce que toutes les femmes sont différentes, et que les effets des hormones varient selon les individus. Admettre cette évidence toute simple, c'est s'ouvrir à une pratique nuancée de la médecine, qui prenne en compte ce que dit chaque personne. Mais ce n'est pas cette médecine qui s'enseigne en France.

Réfuter le vécu et le(s) désir(s) des femmes, c'est encore les assigner à l'impératif reproductif – pour mieux les contrôler. Ce sexisme, expression directe de la structure archaïque de la société française, s'accompagne d'une intolérance généralisée.

Quand, par exemple, des médecins, des psychiatres ou des psychanalystes accusent les familles homoparentales de mettre en péril la santé mentale de leurs enfants, ils font preuve d'ignorance (il suffit de regarder ce qui se passe dans des pays comparables où ce préjugé n'existe plus depuis longtemps) et mettent cette incompétence au service du contrôle social de la natalité tel que l'entend le Code Napoléon. Ils ont le droit de penser ce qu'il veulent, mais ils n'ont pas celui de l'imposer comme vérité alors qu'il s'agit d'une pensée idéologique, contredite par les observations scientifiques.


Incompétence professionnelle et autres lacunes inavouables 

Si la pilule a longtemps été la principale contraception prescrite en France, ça n'est pas en raison de sa supériorité sur les autres méthodes (implant et DIU font mieux). L'influence des industriels (les fabricants de pilules sont plus nombreux et plus influents), les facteurs économiques (la pilule ne "régularise" pas seulement le cycle, elle régule aussi le rythme des consultations et la dépendance de la clientèle), le confort pour le prescripteur (insérer un DIU ou un implant sans inconfort pour la patiente, ça demande plus de temps et de soin que gribouiller un nom de marque sur une ordonnance) et les carences de l'enseignement : les traitements chirurgicaux et la reconstruction après cancer du sein, le suivi des grossesses pathologiques, la procréation médicalement assistée, c'est bien plus intéressant à enseigner que la contraception et la sexualité au jour le jour. Quand on lit ou entend encore aujourd'hui dans les livres et les cours de faculté français qu'il est fortement déconseillé de poser un DIU à une adolescente, on sait que les médecins de l'Hexagone ont trente ans de retard.

Outre le paternalisme et le sexisme, ce que reflètent les tweets de #PayeTonUtérus, c'est l'incompétence relationnelle profonde des professionnels qui tiennent ce type de discours.
Ainsi, combien de gynécologues donnent aux patientes l'occasion de tenir un spéculum entre leurs mains, de leur montrer comment il s'utilise (et pourquoi), ce qu'il sert à faire ou à regarder, au moyen d'une simple planche anatomique illustrée ? Combien de gynécologues prennent la peine de dire que l'examen gynécologique (pose de spéculum et/ou "toucher vaginal") n'est pas indispensable, mais n'est utile que pour des gestes ou des observations spécifiques ? Combien de gynécologues respectent le code de déontologie médicale français, qui spécifie noir sur blanc :

Article 36 (article R.4127-36 du Code de la Santé Publique) : Le consentement de la personne examinée ou soignée doit être recherché dans tous les cas.

(NB : Dans le Code de déontologie du Québec, le consentement doit être obtenu.)

Vous qui lisez cet article, combien de fois avez-vous entendu un médecin dire  : "M'autorisez-vous à vous examiner ?" A l'inverse, combien de femmes ont régulièrement entendu "Déshabillez-vous !" à leur entrée dans le bureau du médecin, ou pris l'habitude de se dévêtir spontanément après que tant de médecins leur ont signifié qu'ils n'avaient pas de temps à perdre ?

Il n'y a pas de compétence médicale sans qualités relationnelles. Les médecins belges, hollandais, britanniques sont formés dans cet esprit. Aucune faculté de médecine française ne peut le faire, et pour une raison simple : la médecine s'apprend par imitation. N'étant tenu à aucune règle de comportement, le praticien hospitalier "forme" étudiants et internes comme il l'entend. En France, les chefs de service sont nommés à vie. Un chef de service nommé à vie est tout-puissant. S'il refuse qu'on pratique des IVG ou qu'on pose des DIU dans son service, les autres praticiens ne braveront pas l'interdit. Et ils n'enseigneront pas aux étudiants que la vie, c'est compliqué et que soigner, c'est proposer toutes les solutions disponibles et soutenir les personnes dans leurs choix, non pas les leur dicter.

Maltraitance médicale : les femmes en première ligne

En France le corps médical dans son ensemble – même si nombreux sont les médecins qui s'en affranchissent – est un monde à part, hiérarchisé comme la France de l'Ancien Régime. (NB : Je parle ici de strates sociales, non de revenus.)
L' "aristocratie" est constituée par les hospitalo-universitaires, qui cumulent statuts et revenus de leur activité publique et de leurs diverses activités privées (expertise pour l'industrie, exercice en clinique ou en cabinets privés, consultations privées à l'hôpital).
La "grande bourgeoisie" se répartit entre spécialistes hyperéquipés (radiologues, biologistes) et les praticiens (spécialistes et généralistes) qui exercent dans des villes et quartiers riches.
La "petite bourgeoisie" est constitué essentiellement par les généralistes exerçant en zone rurale et zones urbaines défavorisées, les médecins du travail, les médecins de PMI, etc.
Et le système de santé compte aussi un "prolétariat" : aides-soignant.e.s (souvent traité par les médecins comme un "sous-prolétariat"...), infirmier.e.s, sages-femmes, kinésithérapeutes, orthophonistes dont les actes sont limités en grande partie par les prérogatives des médecins et qui subissent l'antagonisme ou le mépris de nombre d'entre eux. 

Comme tous les corps sociaux, ces différentes "classes" – avec des variations très nombreuses liées aux personnes - vont entretenir avec la population des rapports qui seront le reflet de leur propre situation, et de la manière dont ils font face à celle-ci. Selon, par exemple, qu'ils auront choisi la médecine générale ou l'exercent "par défaut" (par échec à gravir les échelons de la hiérarchie hospitalo-universitaire), les praticiens exerceront de manière plus ou moins paternaliste. 

Et les individus peuvent choisir de changer de pratique : la contraception n'est pratiquement pas enseignée aux généralistes (qui pourtant s'occupent de la plus grande partie de la population féminine) ; tout généraliste peut cependant choisir de s'y former pour répondre aux besoins des patientes. La plupart des obstétriciens apprennent à faire des épisiotomies larga manu, mais tous peuvent modifier leur pratique. Les moyens et les informations sont disponibles. Encore faut-il que les professionnels veuillent les utiliser.

Mais pour que les médecins changent d'attitude, il faut que les circonstances les y obligent, ou qu'on le leur demande fermement. Et ce sont le plus souvent les femmes qui sont en mesure de faire cette demande. 

La raison pour laquelle les femmes sont le plus souvent en première ligne face aux médecins est simple : les femmes sont les premières demandeuses de soins. Elles consultent pour elles-mêmes mais aussi pour ou avec leurs enfants, leurs parents et les hommes (fils, père, compagnon) dont elles partagent la vie. Elles sont souvent en position d'agir en "soignantes naturelles", en soutien, en accompagnatrices, en interprètes, en avocates, en protectrices.

En France, dans le corps médical, sexisme et posture de classe vont souvent de pair. Lorsque des patient.e.s, quel que soit leur genre ou leur identité, dénoncent l'attitude des gynécologues, elles dénoncent un arbitraire médical qui s'exerce sur tous les patients – femmes et hommes, enfants et adultes, jeunes et vieux, valides et handicapés – en raison de leur sexe, de leur genre, de leur orientation mais aussi de leur milieu et de leur statut social, de leur origine ethnique, de leur niveau d'éducation…

Parce qu'elles sont les premières interlocutrices des médecins, les femmes sont en mesure de questionner l'ensemble des attitudes médicales contraires au bien individuel et commun. 

Dans le domaine de la santé comme dans bien d'autres, critique et activisme féministes ne se réduisent jamais à la seule cause des femmes. Le combat féministe concerne tout le monde, parce que c'est un combat pour l'égalité de tous les individus. 











lundi 15 août 2016

Les femmes, les hommes, les pharmaciens et la contraception d’urgence


Pendant mes vingt-cinq ans d’exercice en médecine générale (à la campagne puis en centre de planification), je ne compte pas le nombre de femmes qui sont venues me demander une contraception d’urgence (CU). Avant la commercialisation du Norlevo, on prescrivait 4 cp de Stédiril (2 toutes les 12 heures) – ce qu’on appelait la « méthode de Yuzpe » ; le Tétragynon, commercialisé dans les années 80, était la même chose sous une présentation unitaire. 

C’était très efficace, mais pas dénué de risques. Que je sache, et j'en suis heureux, aucune des patientes à qui j'ai prescrit du Stédiril ou du Tétragynon n’a eu d’effet secondaire grave, mais j’ai reçu en consultation, un jour, une femme qui avait fait une thrombose de l’artère centrale de la rétine après la prise de Tétragynon. Elle en avait gardé un champ visuel réduit sur un oeil. Elle n'avait que 25 ans. 

(Ce qui était inacceptable, c’est que lorsqu’un médecin la lui avait prescrite, le Norlevo existait déjà. Il lui avait donc prescrit celle des deux CU qui était la plus dangereuse. Dans les pays où le Norlevo n’existe pas, le risque est acceptable (il est moins grand que les risque d'une grossesse non désirée) ; le connaissant, les femmes choisiront le plus souvent d’utiliser ce type de méthode. Dans les pays où le Norlevo est commercialisé, un médecin qui prescrit une autre méthode commet à mon sens une faute professionnelle, puisqu’il fait courir à la patiente des risques inutiles et démesurés.) 

Si je commence par cette histoire, c’est parce qu’il me semble que la question centrale de la délivrance du Norlevo en tant que CU réside avant tout dans la sécurité des femmes. Et que c’est la question de la sécurité qui devrait primer sur toutes les autres. (NB, dorénavant je parlerai seulement du Norlevo, car Ella-One n’a pas d’avantage démontré sur lui, comme l’écrivait encore en 2015 La revue Prescrire)

Rappelons les faits :
-       du point de vue de la santé des femmes et de la santé publique, les bénéfices d’une CU sans danger et d’accès facile sont incommensurables, quand on les compare à l’alternative (grossesses non désirées, IVG) ;
-       le lévonorgestrel à dose efficace pour servir de CU ne fait courir aucun risque d’effets cardiovasculaires graves (aucun décès recensé sur toute la planète) ;
-       le lévonorgestrel en CU est considéré comme un médicament essentiel par l’OMS qui recommande explicitement :  
« Toutes les femmes et jeunes filles exposées au risque d’une grossesse non désirée ont le droit d’avoir accès à la contraception d’urgence et ces méthodes doivent être systématiquement intégrées dans les programmes nationaux de planification familiale. De plus, la contraception d’urgence doit être incluse dans les services de soins destinés aux populations les plus exposées au risque de relations sexuelles non protégées, notamment après le viol, et ceux destinés aux femmes et aux jeunes filles vivant dans des situations d’urgence ou d’aide humanitaire. »

-       les « risques » de l’acheter et de l’utiliser librement (même plusieurs fois par an) sont inexistants, et c’est ce qui a motivé la délivrance sans ordonnance et la délivrance gratuite aux mineures en France.

Ce rappel étant fait, en France, quand un médecin prescrit du Norlevo, quel est le risque pour la femme ? (Même s’il n’a jamais vu cette femme auparavant et ne sait absolument rien d’elle.)
Zéro. Rien. Nada. Nothing. Niente. Null.

Quel est le risque s’il ne le prescrit pas ?
Refuser du Norlevo ce n’est pas seulement contraire aux bonnes pratiques, c’est faire courir à la femme le risque d’une grossesse non désirée et de ses conséquences. C'est plus risqué que de lui en délivrer. (Culpabiliser/humilier une patiente qui en demande est aussi une faute professionnelle et un comportement contraire à l'éthique.) 

Il en va de même pour le pharmacien. Si la patiente a une ordonnance, il doit la délivrer. Si elle n’en a pas, il doit la délivrer aussi – le Norlevo est en vente sans ordonnance en pharmacie, comme l’aspirine, le paracétamol, l’ibuprofène ou, si je ne m’abuse, l’association paracétamol + codéine, qui sont tous les quatre potentiellement toxiques si on prend la boîte entière mais aussi à doses « normales » chez certaines personnes sensibles.
Délivrer de l’aspirine à une personne qu’on ne connaît pas est statistiquement plus risqué que délivrer du Norlevo.

Si la femme dit être mineure, il doit la délivrer gratuitement et déclarer les boîtes ainsi délivrées pour être indemnisé.

Quel est le risque de délivrer du Norlevo à un homme qui la demande pour une femme ?

Cette femme peut être son amie, sa compagne, mais aussi sa sœur, sa fille, sa nièce, sa cousine et au fond n’importe quelle femme de son entourage qui ne veut pas aller l’acheter elle-même pour ne pas être stigmatisée, justement ! Ou, plus prosaïquement, parce qu'elle ne peut pas : on peut avoir eu un rapport sexuel à risque et être clouée au lit le (sur)lendemain par la grippe ou par un lumbago ; on peut aussi avoir des horaires de travail impossibles. 

Bien sûr, il ne s’agit pas de délivrer trente boîtes à quelqu’un qui les demande. Mais UNE boîte ? Quel est le risque de la délivrer à un homme ?

La revente ? C’est idiot, puisque le Norlevo est en vente libre. La revente au marché noir concerne essentiellement les médicaments qui ne sont pas en vente libre (ou gratuits pour les mineures). Et encore une fois, il s’agit d’UNE boîte, pas de trente.
Il peut la prendre lui-même ?  Ça ne le tuera pas. Il n’est même pas sûr que ça le rende malade.
Il peut la donner à une femme qui n’en a pas besoin ?  Le Norlevo n’a pas plus d’effets secondaires sur les femmes sans risque d’être enceintes que sur celles qui le sont. S’il est pris par quelqu’un qui n’en a pas besoin, où est le danger ?
Il peut l'utiliser comme abortif ? Ca ne marchera pas, et on ne voit pas pourquoi les hommes seraient tentés d'utiliser comme abortif un médicament connu pour ne pas l'être. 

On peut aussi demander aux pharmaciens s’ils accepteraient de délivrer du Norlevo à une femme de 70 ans qui la demande pour sa petite-fille (en sachant qu’il est impossible de vérifier que c’est vrai.) Si la réponse est « oui » alors qu’elle est « non » pour un homme, on est en droit de penser qu’il s’agit d’un préjugé sexiste.

Il y a beaucoup de situations où des hommes pourraient être amenés à demander du Norlevo pour une femme en toute légitimité : 
- confidentialité protégeant la femme, pour des raisons familiales, ethniques, religieuses, etc.
- l'homme parle français, la femme non

- l'homme est valide, la femme ne l'est pas (on peut être handicapée et avoir des relations sexuelles mais ne pas pouvoir se rendre à la pharmacie) 
- l'homme a une voiture et conduit ; la femme non et elle ne peut pas l'accompagner ; or, la pharmacie est loin... 
- l'homme est un travailleur social qui veut fournir une CU à une femme qui en a besoin
Etc...

L'argument selon lequel l'homme "peut mentir" en demandant du Norlevo n'est pas pertinent, ni recevable. Tout le monde peut mentir, mais pour des raisons éthiques, un professionnel de santé doit partir du principe qu'un patient dit la vérité. Enfin, le mensonge (si mensonge il y a) peut concerner aussi bien une femme qu'un homme. Une mineure peut très bien aller demander du Norlevo gratuitement pour une amie majeure qui n'a pas d'argent, et personne n'en saura rien. Où est le mal puisque ça évite une grossesse non désirée, qui aurait coûté à la femme et à la collectivité plus cher que la prise en charge du Norlevo ? 

Il m'est arrivé plus d'une fois d'aller acheter du Norlevo dans une pharmacie. Bien sûr, quand il s'agissait d'un pharmacien qui me connaissait et savait que je suis médecin, il ne posait pas de question. Mais je suis allé une fois dans une officine qui ne me connaissait pas et j'ai demandé deux boîtes. On m'a demandé pourquoi. Je n'ai pas dit que j'étais médecin, j'ai dit (c'était vrai) que je voulais avoir du Norlevo d'avance pour que mes enfants (quatre étaient adolescents) en aient à leur disposition. J'avais aussi acheté une (grosse) boîte de préservatifs. La pharmacienne m'a regardé un instant, puis elle a souri, hoché la tête, et m'a vendu le Norlevo (je ne m'étais pas fait d'ordonnance) et les préservatifs. Sans poser de question.

Il m'est aussi arrivé à maintes reprises d'acheter du Norlevo pour en avoir au cabinet médical et en donner gratuitement aux femmes qui en avaient besoin. C'était moi qui le payais, mais ça rentrait dans mes frais généraux. Et j'en ai prescrit et donné plus d'une fois (à mon cabinet ou à l'hôpital) à des femmes que je n'avais jamais vues et que je n'ai jamais revues.

Puisqu’il n’y a pas de risque (ni infraction à la réglementation) et que le coût social est négligeable alors que les bénéfices potentiels sont énormes, le refus de délivrer du Norlevo à un homme est un refus de vente lié à une discrimination, laquelle est punie par la loi. Alors que la délivrance du Norlevo à un homme n’est dangereuse pour personne (et ne coûte rien à la société, puisque l’homme ne sera pas remboursé), le refus de délivrer le Norlevo met en danger avant tout la femme qui en aurait besoin.

Et si l’homme qui demande le Norlevo est mineur ?

Personnellement, pour avoir eu deux ou trois fois affaire à des adolescents qui me demandaient du Norlevo « pour en avoir chez eux au cas où une capote craquerait », je n’ai que de l’admiration et du respect pour des jeunes hommes qui se préoccupent de la sécurité des femmes avec qui ils ont des relations sexuelles. Refuser du Norlevo aux garçons qui en demandent UNE boîte, c’est décourager ces garçons de prendre leurs responsabilités et de contribuer à la sécurité des femmes. 

(Dans ce cas, il reste au pharmacien à déterminer s'il fait payer le garçon ou s'il délivre le Norlevo comme à UNE mineure. Mais pourquoi le faire payer, franchement ? Ce serait une discrimination par l'argent...) 

Car encore une fois, se mettre en avant pour éviter à sa compagne mineure d’être stigmatisée (n’oublions pas que les filles le sont toujours plus que les garçons en matière de sexualité) je trouve ça non seulement respectable, mais réconfortant. 

Je ne suis pas pharmacien, mais la lecture de la réglementation donne de bonnes raisons de croire que vendre une boîte de Norlevo à un homme (ou à un tiers qui ne peut pas être l'utilisatrice) ne pose aucun problème médico-légal. En revanche, encore une fois, les bienfaits possibles de cette délivrance sont considérables pour les femmes qui en ont besoin – même si le pharmacien ignore de qui il s’agit

Beaucoup de pharmaciens se plaignent d’être méprisés par les médecins et par les patients. Or, le respect et la confiance, ça se gagne en ayant un comportement respectueux et nuancé, qui tienne compte de la réalité concrète des individus, et non en se retranchant derrière une réglementation, une idéologie ou des préjugés envers les individus, quel que soit leur genre.

Pour les nombreux pharmaciens qui ne se retranchent pas derrière ces excuses, je suis certain qu’il est facile de délivrer du Norlevo à toute personne qui en demande, homme ou femme, de n’importe quel âge, sans question ni soupçon, et en donnant toutes les informations nécessaires à une bonne utilisation. 

Ces pharmaciens-là ne regardent pas les personnes qui entrent dans leur officine et leur font cette demande avec méfiance, mais ils sont gratifiés de pouvoir éviter à une femme – et, si c’est l’homme qui se présente, à un couple – une situation très difficile. Sans aucun risque pour personne. 

Ces pharmaciens-là se comportent en soignants et ils font honneur à leur profession.